Skip to content

La transmission des jardins

Par Alison Elliott
Traduction par Antoine Khoury

« Est-ce que la transmission des jardins va avoir lieu bientôt ? » « Puis-je faire un bouquet ou mettre les rubans sur les truelles » ? Voilà les questions que les étudiants nous posent à chaque septembre. À mesure que les feuilles changent de couleur et que nous récoltons les jardins de l’école, l’école entière commence à anticiper la célébration annuelle de la transmission des jardins.

L’idée d’organiser cette cérémonie est née du désir de reconnaître formellement le passage de la responsabilité des jardins d’une classe à une autre. Cela pourrait être fait d’une façon informelle, mais dans notre école, nous aimons célébrer tout ce que nous apprécions le plus. Les « donneurs » de l’année dernière passent des outils de jardinage et des conseils aux « receveurs » de la classe de l’année actuelle pendant une cérémonie d’une demi-heure.

Puisque notre école a été fondée à l’origine dans la tradition anglicane, il y a 150 ans, se servir des contes et des prières pour décrire quelques aspects de notre histoire est une tradition importante. Chaque année, lors de la cérémonie de la transmission des jardins, la nature elle-même participe par des visites surprenantes de vautours, de dindes migratrices ou de rafales de vent qui saupoudrent des feuilles sur nous sous le soleil d’automne.

Chaque année, notre cérémonie se déroule sur une petite colline dans la cour de l’école. Au cours des ans, les étudiants qui fréquentent notre école développent des idées et des images décrivant la cérémonie, caractérisées par la température, les nuages, le vent et la couleur des feuilles des arbres sur la colline cette année-là. Nous pensons que ces expériences aident à créer un sens d’appartenance, non seulement à ce site, mais aussi au monde naturel en général.

« Nous vous donnons cette truelle qui représente la gestion et le soin que nous assumions en plantant des semences de légumes, en les arrosant et en les récoltant ». Chaque donneur prononce ces mots chaque année. Des phrases semblables sont partagées quand les receveurs acceptent les paniers de récoltes, les bouquets de fleurs sauvages et les jarres de sauce fraîche préparées par les étudiants et étudiantes eux-mêmes. Le passage des outils de jardinage d’une main à l’autre constitue une source de fierté pour notre objectif et notre école.

Certaines années, les donneurs offrent des conseils particuliers aux receveurs tels que : « Nous espérons que vous remplirez les mangeoires pour oiseaux plus que nous car nous n’avons pas eu beaucoup d’oiseaux ». Une année, quand une grande partie des tomates plantées par la classe de sixième a été perdue à cause d’un arrosage excessif, les étudiants de sixième ont subi une crise. Mais au moment où la cérémonie allait avoir lieu, ces étudiants ont pu utiliser leur bon sens de l’humour en offrant aux receveurs le conseil suivant : « Nous espérons que vous allez apprendre à ne pas trop arroser les plants de tomates, parce que selon notre expérience, l’eau, qui était censée être une source de vie pour ces plantes, a causé leur mort ».

Pour souligner l’importance de nos traditions, nous lisons des poèmes qui mettent en relief la saison, le décor et les sens, comme notre favori, Indian Summer de Wilfred William Campbell. Durant plusieurs années, nous avons entendu son « blue-jay calls throughout the autumn lands » en l’air directement au-dessus de nous, une scène portant les participants à pousser des soupirs d’étonnement.

Dans cette cérémonie, il est important que les étudiants soient inspirés et aient l’occasion de s’engager activement. En préparant la cérémonie annuelle de la transmission des jardins, des groupes d’étudiants préparent les bouquets, les paniers de récolte et les jarres de sauce aux tomates pour accueillir la prochaine génération. En plus, des diplômés, anciens étudiants de notre école, sont invités à assister à la cérémonie pour lire un poème et participer au passage des outils de jardinage d’une classe à l’autre. Au cours des années, nombre de frères et de sœurs ont fait partie de la cérémonie. Ben, un ancien étudiant, a noté récemment : « Mes sœurs et moi avons tous participé à la cérémonie au cours des années. Tandis que cette dernière a été une tradition constante de générosité et d’apprentissage, le jardin lui-même s’est développé et s’est agrandi d’une façon remarquable grâce au rôle important qu’il joue dans notre vie scolaire de tous les jours ».

Bien que l’organisation des cérémonies à l’extérieur pour l’école entière puisse poser de grands défis logistiques, nous croyons fermement que ces événements devraient toujours se dérouler en plein air. Certaines années, il vente tellement qu’il est difficile d’entendre ce que les étudiants disent, mais nous espérons nous procurer un système audio portable pas trop cher. D’autres fois, quand le sol et l’herbe sont mouillés, nous nous servons de vieilles nattes pour chaque classe afin de mettre les étudiants à l’aise. Et si la météo prévoit de la pluie, nous remettons la cérémonie à une autre journée. En fait, harmoniser la date de la cérémonie avec la récolte des jardins est un défi à relever.

Après la cérémonie, nous avons des centaines de livres de nourriture à partager dans notre réfectoire. Les étudiants éclatent de fierté quand ils livrent au chef de cuisine de l’école des seaux de tomates ou des bottes d’herbes potagères. Et ce sens de fierté et de ravissement se manifeste davantage au réfectoire par les exclamations des étudiants faisant la queue, telles que « Youpi, tout le monde mange notre produit aujourd’hui », quand ces étudiants voient sur le menu une note indiquant que la soupe ou les pâtes du jour sont préparées avec les récoltes de leur jardin.

Les écoles ont beaucoup d’événement à célébrer. Notre cérémonie se déroule sur le petit campus de notre village où nous valorisons le jardinage et la nourriture. Mais partout les écoles peuvent célébrer de différentes façons d’autres activités, comme un événement sportif, une marche à un parc urbain pour reconnaître les services de la communauté ou une visite à un musée, une galerie ou un théâtre pour récompenser un effort artistique. Selon notre directeur de curriculum, « dans une société où le rituel et la tradition perdent de leur importance, la transmission des jardins fait revivre le sens de la cérémonie dans la vie de nos étudiants d’une façon unique. D’une part, cet événement constitue pour nous un nouveau cycle de croissance à la fois dans le domaine du jardinage et de l’apprentissage académique. D’autre part, il est une représentation symbolique de la responsabilité que les étudiants choisissent d’assumer. Je recommande aux communautés scolaires de célébrer leurs valeurs d’une façon convenant à leurs besoins et à leurs buts. Et si cette cérémonie leur offre l’occasion d’être en plein air, tant mieux ».

Nous prenons part à la préparation de la nourriture, depuis la semence jusqu’au moment de la servir à table, durant six mois, en ajoutant du fumier de brebis local composté pour fertiliser la terre et en protégeant les plants de tomates contre le sphinx de la tomate. En suivant de près la croissance de nos plantes, nous restons en contact avec les systèmes naturels autour de nous. L’importance de notre cérémonie ne se limite pas à un événement en plein air, mais se poursuit dans les salles de classe à travers des discussions portant sur les empreintes alimentaires et le gaspillage de la nourriture. Dans les assemblées scolaires, notre directeur du niveau primaire exhorte les élèves à réfléchir sur les questions d’équité alimentaire dans nos communautés locales et mondiales. Les étudiants s’engagent dans des campagnes d’alimentation pour la banque alimentaire ou des collectes de fonds pour acheter des animaux pour les programmes de réduction de la pauvreté de Vision Mondiale.

Un élément intangible de la cérémonie est décrit par Ben, l’un de nos anciens étudiants : « La partie de la cérémonie que j’aime le plus est quand nous profitons d’un moment de silence pour écouter et ressentir la nature autour de nous. Nous sommes dans le jardin tous les jours, en train de jouer, d’explorer, ou d’apprendre, mais nous ne prenons jamais un moment pour arrêter nos activités et écouter le silence de la nature. Nous nous rendons compte que le jardin est un endroit, pas seulement pour la faune ou l’agriculture, mais aussi pour nous, parce qu’il devient une source de tranquillité, loin du stress de la vie qui prend tant de notre attention. En fait, ce jardin devient un sanctuaire ».

Lorsque la cérémonie est terminée, les étudiants et le personnel quittent le site l’âme en paix. « Qu’est-ce que notre classe va planter cette année ? Puis-je être un « donneur à la cérémonie de l’année prochaine ? » Et puis plus tard : « C’était la meilleure salsa que j’ai mangée » ! Heureux étudiants qui aiment s’amuser. Heureux étudiants qui deviennent fortement attachés à leur jardin naturel.

———————————-

Alison Elliott est coordonnatrice de l’environnement et professeure de sciences, au niveau intermédiaire, à l’école Trinity College à Port Hope, Ontario. Depuis 2005, elle enseigne un programme hebdomadaire en plein air, sur un campus de 100 acres, portant sur le jardinage, l’exploitation, l’observation, les jeux, l’art, la science, la réflexion etc…

Traduit par Antoine Khoury, auteur de matériel pour l’enseignement du français, de l’anglais et de l’arabe et de romans pour enfants dont le dernier est Yes, Your Honour ! www.ezfsl.com

Ce qui précède est une traduction de « The Giving of the Gardens » qui a été publié en Green Teacher 110, Été 2016.

No comments yet

Leave a Reply