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Prendre soin des plus petits : un jeu sur le cycle de la vie

Par Edith Pucci Couchman

Traduction par Caroline Beaulieu

« C’est pas juste! Jordan veut toujours être le bébé! C’est à son tour d’être le parent et d’aller chercher la nourriture! »

Voilà le genre d’objections bien senties que j’entends lorsque des jeunes jouent au jeu des soins parentaux. Malgré cela, c’est aussi le type de jeux auxquels ils veulent jouer encore et encore. Est-ce si surprenant que ce sujet touche profondément leur imaginaire? Étant donné que nous naissons sans être arrivés à maturité et que nous sommes extrêmement dépendants des adultes quant à la nourriture, à la protection et aux apprentissages, et ce, pendant des années, n’est-il pas normal que les enfants soient très intrigués par ce sujet? Après tout, les discussions concernant les soins apportés par les parents traitent d’expériences qui sont au cœur de leur vie quotidienne, ainsi que de leurs peurs les plus profondes, dont on ne parle pas souvent.

Même si le sujet est délicat et anxiogène dans les sociétés humaines complexes, les soins parentaux ou intergénérationnels sont aussi une nécessité épigénétique pour de nombreuses créatures. En d’autres mots, pour beaucoup d’espèces (y compris la nôtre), les petits ne deviennent des adultes sociables, fonctionnels et en santé que par de multiples interactions avec les congénères, surtout, au début de la vie, avec la mère et les membres de la famille. La nature, l’étendue et la séquence de ces contacts activent et modèlent divers potentiels génétiques chez les petits, déployant une succession de développements moléculaires, somatiques, psychologiques, comportementaux et sociaux. Les soins parentaux et intergénérationnels démontrent ainsi à l’échelle macroscopique les effets impressionnants des cascades épigénétiques. Ils offrent de plus un merveilleux exemple de la coopération qui est essentielle à l’évolution biologique depuis des millions d’années. Il est donc nécessaire d’intégrer directement ce thème à notre enseignement si, en tant qu’éducateurs en environnement, nous souhaitons transmettre à nos élèves une vision du monde stimulante et factuelle.

En ce sens, j’ai découvert que le jeu de course que je vous présente ici est une façon agréable de faire réfléchir les enfants à des dimensions importantes des soins intergénérationnels. Moyennant quelques adaptations, il peut être utilisé par des intervenants de tous les milieux qui œuvrent auprès d’enfants de cinq ans et plus. Il peut servir de conclusion à une sortie éducative dans un centre d’interprétation de la nature, d’activité parascolaire ou encore de complément actif à une leçon très théorique en classe. Le jeu peut se dérouler dans une grande salle comme un gymnase ou un large corridor, mais il est assurément plus plaisant en extérieur, lorsqu’il fait beau. Les jeunes ont alors l’occasion de courir librement avec leurs amis et, en même temps, de ressentir de l’empathie pour la génération qui doit élever la suivante. Peut-être même que certains enfants réfléchiront sérieusement à ce difficile processus.

Dans le jeu, les élèves font semblant d’appartenir à une espèce animale dont les parents s’occupent des petits. Cette catégorie inclut une grande quantité d’oiseaux et de mammifères, mais aussi certains reptiles, amphibiens et invertébrés, tels que les isopodes terrestres, les punaises réticulées, les bourdons et les araignées-loups. Peu importe l’espèce choisie, le but de chaque « famille » est d’aider sa progéniture à atteindre la maturité et d’ainsi perpétuer le cycle de la vie. Dans la forme la plus simple, des cartes symbolisant les besoins des êtres immatures sont éparpillées sur le terrain et sont ramassées par ceux qui jouent le rôle des adultes. Si l’on veut ajouter une dimension compétitive au jeu, l’objectif devient alors d’être la première famille à rassembler les quatre types de cartes. Leur recherche met à l’épreuve la mémoire des enfants, de même que leur capacité à courir et à communiquer.

Mais quels sont donc ces besoins? Les élèves ont généralement très envie de discuter de cette question. Les éléments soulevés tournent généralement autour de ces grandes catégories :

  1. la nourriture, soit la matière et l’énergie (emprisonnée dans les liaisons chimiques) qui permettent aux jeunes créatures de bien grandir ainsi que de soutenir et de réparer leur corps;
  2. l’abri, qui protège contre les menaces non biotiques telles que le froid extrême et les orages;
  3. la protection, qui consiste en une défense active contre les prédateurs et les autres dangers biotiques, petits ou grands, dont les fichus microbes et invertébrés; elle est accomplie par la pratique nécessaire, mais sous-estimée, du ménage;
  4. les apprentissages, un processus qui comprend, selon l’espèce, la démonstration des techniques permettant d’obtenir de la nourriture saine, de se prémunir contre le danger et de communiquer par des signaux visuels, des chants ou des cris, ainsi que l’enseignement des comportements liés aux soins essentiels, à la compétition et à la coopération.

À ce moment-ci de l’échange, un phénomène très intéressant se produit. Quelques enfants prendront la parole pour dire qu’un facteur primordial a été laissé de côté : l’amour! Et effectivement, pour les animaux complexes vivant en société, tels que certains oiseaux et mammifères (comme nous, les humains), l’incroyable expression des liens affectifs est probablement un autre des ingrédients de base des soins intergénérationnels. Personnellement, je considérerais cette extraordinaire extension de la territorialité comme une composante des apprentissages ou peut-être comme un nutriment à classer avec la nourriture. À moins qu’elle ne fasse plutôt partie de l’abri ou de la protection. Pour les animaux sociaux, l’amour est indispensable pour élever les petits. C’est la conclusion qu’ont tirée des théoriciens de l’attachement, dont John Bowlby1, et des anthropologues et primatologues tels que Sarah Hrdy2. Toutefois, puisque les biologistes contemporains n’ont pas encore été en mesure de confirmer que c’est le merveilleux sentiment qu’on appelle amour qui motive, par exemple, un couple de petites buses à risquer leur vie en combattant une martre d’Amérique qui envahit leur nid, je ne peux pas officiellement l’inclure dans la liste. Néanmoins, dans le but de compenser les lacunes de la science réductionniste et d’honorer la sagesse des enfants, je recommande de dessiner un cœur sur les cartes de la catégorie qui convient le mieux, selon ce que vos élèves et vous en pensez. Pour les jeunes, il est important et éclairant d’entendre leur enseignant reconnaître les limites de la science empirique, strictement objective, et la valeur de l’amour parental. Profitez de l’occasion pour expliquer que ce sentiment, tout comme la vie et la conscience, est un parfait exemple d’émergence et pour définir ce concept central de la science du 21e siècle.

Une fois que tous se sont mis d’accord sur ces quatre catégories, je suggère l’utilisation de photographies de familles d’animaux pour confirmer visuellement ce qui a été dit à l’oral. Demandez aux enfants d’analyser des images choisies et de classifier le type de soins prodigués pour juger de leur niveau de compréhension. Vous trouverez également un ensemble de quatre cartes de besoins illustrées ci-dessous; n’hésitez pas à les imprimer et à les utiliser avec votre groupe. Les élèves peuvent les colorier pour les embellir et se familiariser avec les idées représentées ou encore concevoir leurs propres représentations symboliques afin de maximiser leur apprentissage. Vous pouvez alors vous servir de toutes ces cartes ou bien tenir un vote secret et imprimer les quatre gagnantes.

Mis à part l’aspect technique du jeu, la partie explicative de l’activité offre aux enfants réfléchis un aperçu de quelques méthodes avancées pour conceptualiser verbalement et visuellement leur environnement ainsi que le processus d’apprentissage et d’enculturation dans lequel ils sont immergés. En examinant rationnellement avec eux la façon dont se développent les petits de diverses espèces dans le contexte rassurant d’un jeu actif et d’une discussion, vous présentez à vos élèves des analogies qui les aideront peut-être à comprendre leurs propres conditions de vie. De plus, vous renforcez leur capacité à observer et à apprécier les ressemblances qui existent entre les espèces et vous faites croître leur sentiment de parenté à d’autres formes de vie sur terre. De cette manière, vous contribuez à éveiller leur conscience, ce qui pourrait leur faire acquérir une éthique de la terre, telle qu’elle a été imaginée par Aldo Leopold3, ou un fort sentiment d’appartenance à la communauté de la Terre (soit une « communion de sujets »), comme l’a décrit Thomas Berry4.

Je vous encourage à profiter de la flexibilité du jeu. Que vous optiez pour le paon, le phoque ou le merle d’Amérique (un exemple de scénario portant sur cet animal est accessible dans l’encadré), vous verrez qu’il s’agit de l’occasion rêvée de décrire en détail les soins intergénérationnels à un auditoire particulièrement attentif. Dans ce contexte, l’information est nécessairement pertinente, car les jeunes savent qu’ils interprèteront plus tard les épreuves vécues par ces êtres; ils donneront littéralement corps aux comportements des animaux, ce qui cultivera chez eux la compassion et l’empathie, tout en renforçant leurs connaissances sur la vie de ces créatures.

Les règles du jeu sont simples. Après avoir présenté la vie d’un animal, établissez les limites du terrain et demandez aux élèves de se répartir en « familles » contenant un nombre de membres prédéterminé. Ces nouvelles familles prennent place d’un côté du terrain et décident entre elles qui joueront les adultes et les enfants. Vous pouvez aussi assigner vous-mêmes ces rôles au premier tour pour atténuer les appréhensions. Les petits s’installent dans leur « nid », leur « tanière », leur « terrier », etc., sachant que chacun jouera, tour à tour, l’adulte mobile et l’enfant immobile. Sans ménager vos effets, désignez les élèves qui joueront temporairement les Esprits de l’été, la Bonté de la nature, ou encore, pour les réductionnistes parmi vous, les distributeurs de ressources. Ce sont eux qui dissémineront sur le terrain les cartes de besoins tant convoitées. Expliquez clairement que les adultes peuvent prendre uniquement une carte à la fois et qu’ils doivent aller la porter au « nid », à la « tanière » ou au « terrier ».

Au signal (par exemple : « Les bébés hiboux ont éclos et ont faim! »), les adultes de chaque famille se ruent en quête des ressources. Les enfants commencent alors à réclamer des soins; souvent, les élèves ont manifestement du plaisir à régresser et à faire semblant d’être des bébés affamés. Parfois, des petits crient des indications et des avertissements aux adultes, les encouragent ou bien se lamentent pour avoir de la nourriture, ce qui contribue à la mêlée générale. Dans le cas de certaines espèces, les petits restent cependant silencieux, ce qui est une idée brillante, puisque le bruit attire l’attention des prédateurs. La course continue dans le brouhaha jusqu’à ce que chaque famille ait récupéré les quatre éléments. Récompensez la première famille (et la deuxième, si vous le voulez) d’avoir accompli sa tâche et félicitez l’ensemble du groupe d’avoir travaillé en équipe et d’avoir fait de son mieux pour s’occuper de la nouvelle génération. Mentionnez aussi le rôle joué par le hasard.

Testez différents scénarios dans lesquels un parent reste avec les petits pendant une portion de chaque partie pour les couver, les allaiter ou simplement s’en occuper; cela devrait soulever questionnements et réflexions. Par exemple, devrait-on changer le nombre ou le type de cartes à ramasser sur le terrain, étant donné qu’un des adultes fournit déjà une température constante (dans le cas des oiseaux qui couvent les petits), de la nourriture (sous forme de lait pour les mammifères), de la protection, voire des apprentissages? Peut-être le travail accompli au « nid », à la « tanière » ou au « terrier » devrait-il être reconnu par l’allocation au départ des cartes correspondantes.

Amenez également vos élèves à réfléchir aux défis auxquels font face certains animaux comme le cerf de Virginie, dont les femelles s’occupent des faons sans l’aide des mâles. Dans une partie qui les mettrait en scène, un seul adulte prendrait ainsi part à la course. Un scénario opposé se baserait sur des espèces, comme l’éléphant, le castor ou le geai à gorge blanche, pour qui les soins aux enfants sont prodigués par plus de deux individus; la tâche est partagée avec des parents de substitution, par exemple des grands-mères, des frères et sœurs aînés, des tantes ou encore des congénères sans aucun lien de parenté. Étant donné la diversité des organisations familiales, vous offrirez aux enfants non seulement un jeu actif et amusant, mais aussi quelques exemples rassurants de la multitude de façons dont les êtres vivants élèvent leurs petits et perpétuent leur espèce.

Des options pour les élèves de plus de sept ans

Il est important de se rappeler que les enfants d’environ deux à sept ans sont dans ce que Piaget a nommé la période pré-opératoire et que leur imagination est débordante. Les scénarios présentés jusqu’ici leur conviennent bien, puisque les membres de toutes les familles survivent; le but du jeu est simplement d’atteindre la maturité plus rapidement que les autres ou d’amasser plus de ressources. Toutefois, avec des élèves plus vieux, moins sensibles (à partir de la 3e année), permettez-vous d’ajouter un peu de réalisme.

Par exemple, la famille doit ramasser quatre cartes de besoins différents pour chaque oisillon, et la gagnante est celle qui a permis au plus grand nombre de petits de quitter le nid au moment où il ne reste plus de carte sur le terrain. Une autre variante du jeu consiste à simuler une épidémie en réduisant la quantité de cartes de protection (puisqu’il est particulièrement difficile de protéger les petits d’une menace biotique). Testez le jeu pour voir comment les ajustements influencent son déroulement.

La variante la plus polyvalente

La variante la plus dynamique (et probablement la plus amusante) incorpore des aspects du jeu de tague. Les dangers représentés sur les cartes et réalistes quant à l’espèce jouée (des carnivores, par exemple) deviennent maintenant des personnages. Les adultes doivent donc maintenant partir à la recherche de ressources tout en évitant de se faire prendre au piège par les prédateurs. Si l’un de ceux-ci touche un parent, ce dernier est retiré du jeu, de façon temporaire ou permanente. Pour les élèves de 3e et 4e année, je suggère fortement d’ajouter un vétérinaire ou un agent de réhabilitation de la faune pour guérir les parents blessés. Lorsqu’ils ont été touchés par un prédateur, les parents figent sur place jusqu’à ce qu’on vienne les soigner. Pour les élèves plus vieux (en 5e et 6e année), un prédateur attrapant un adulte signifie que ce dernier fait maintenant partie de la chaîne alimentaire… et qu’il a été tué. Dans ce cas, le joueur passe le reste de la partie sur le bord du terrain, et les autres membres de la famille doivent compenser cette horrible perte.

Le bilan du jeu

Les discussions qui suivent l’activité sont nécessaires en raison de leur grande valeur éducative. Elles offrent aux élèves la possibilité de mettre leur expérience en mots, d’analyser les coûts et les bénéfices des actions prises sur le terrain et de considérer d’autres stratégies qui auraient pu être tentées. Ce bilan est particulièrement pertinent immédiatement après le jeu, quand les jeunes ont encore les muscles fatigués, mais la mémoire intacte.

Comme vous l’avez constaté, on peut facilement reconfigurer les éléments de ce jeu et en ajouter d’autres pour accroître son potentiel éducatif. Sa base évolue souvent spontanément en un jeu de rôle aux dimensions et à l’originalité inattendues. Cette activité, profondément liée aux occupations traditionnelles des chasseurs-cueilleurs ainsi qu’aux comportements de course et de poursuite, mène à des conversations sérieuses portant sur la complexité des soins apportés aux enfants qui, elles, entraînent une sincère compréhension du sujet. Avec un peu de chance, les enfants feront des liens avec leur propre organisation familiale, dans un contexte où ils sont en contact avec une panoplie de cultures et de classes sociales. Le jeu favorise aussi la discussion à propos des différences entre les êtres sociaux, comme les humains, et ceux qui ne le sont pas, comme les piérides du chou ou les lynx roux.

Le jeu comme moyen de redonner du souffle à l’enseignement

Je crois fermement qu’en insufflant un nouveau sens à des jeux anciens, appréciés de tous et ontologiquement appropriés (comme celui de collecte de ressources et de poursuite expliqué dans ce texte), il est possible d’améliorer la qualité de l’expérience d’apprentissage des élèves, en plus d’aider à contrer quelques-uns des effets pervers d’une éducation sédentaire et prolixe, et du divertissement électronique et commercial. Des jeux agréables, dans lesquels les jeunes bougent avec leurs amis en ramassant des cartes ou des objets qui représentent les facteurs nécessaires à un processus réel, permettent aux jeunes de s’investir physiquement et émotionnellement dans leur apprentissage. L’éducation prend un tournant humaniste, favorise l’autonomie et cause moins d’aversion quand on respecte les dispositions naturelles des enfants sur les plans affectif et moteur, de même que leur curiosité intellectuelle à propos du monde qui les entoure. Des jeux de ce type s’adaptent facilement si l’on veut encourager la pratique de l’exercice, le tissage de liens sociaux, l’expression de décisions ou encore le développement des fonctions exécutives pour des buts limités dans le temps. En nous éloignant de méthodes d’enseignement basées sur un modèle de socialisation purement rationnel, aliénant et industriel, nous habituons les jeunes à apprendre et à travailler dans la joie et la créativité, ce qui ne peut qu’être bénéfique à long terme, pour les humains comme pour les autres êtres qui, par leurs interactions et leur harmonie, rendent notre séjour sur la planète Terre à la fois possible et agréable.

 

(L’encadré)

Les merles : un exemple de scénario

Voici un scénario pouvant être utilisé pour représenter les soins parentaux chez le merle d’Amérique. Pour élaborer un récit de ce genre, je vous recommande de faire un peu de recherche dans des livres spécialisés, des livres de référence généraux, des recueils de poésie, des articles de journaux et des sites Internet au contenu scientifique fiable. Vous remarquerez que j’ai tenté d’utiliser un langage et de l’information qui permettent aux jeunes de saisir à quoi ressemblent la vie et les défis des nombreux animaux, y compris les humains, qui apportent des soins aux petits. J’ai cherché à donner des détails précis et captivants qui feraient apprécier au destinataire la complexité des interactions requises pour élever les petits. Le but est d’encourager les élèves à développer leur propre loupe cognitive et émotionnelle à travers laquelle ils observeront avec sagesse et compassion les histoires invisibles mais non moins réelles qui permettent à chaque être d’exister à un moment précis et qui sont toujours nécessaires pour perpétuer la vie.

Habituellement, les enfants aiment bien lorsqu’on récite de courts poèmes (du moins, cela attire leur attention). Un Oiseau, avança dans l’Allée d’Emily Dickinson, par exemple, est tout à fait approprié[i]. Demandez ensuite aux élèves d’exprimer ce qu’ils pensent et ce qu’ils savent de cet oiseau chanteur très répandu. Au fur et à mesure que des anecdotes sont racontées et que des faits sont énoncés, ajoutez les caractéristiques pertinentes qui ont été omises, dans le but d’esquisser un portrait de cet omnivore grégaire, polyvalent et particulièrement bien adapté à la cohabitation avec les humains. Avant de décrire la vie du merle, mentionnez qu’il fait partie de la famille des grives, tout comme la mélodieuse grive solitaire et le charmant merlebleu. Dites qu’à l’état sauvage, il ne vit qu’un an et demi en moyenne, mais jusqu’à dix ans en captivité.

En général, les adultes élèvent au minimum une ou deux couvées chaque été. La reproduction commence lorsque le mâle revient au nord après l’hiver. Au début du printemps, celui-ci part à la recherche d’un territoire qu’il se met à défendre. Ce lieu présente de la nourriture en abondance et de bons emplacements pour construire un nid. Le mâle signale sa prise de possession d’un espace en chantant fort et fréquemment du haut des arbres qui s’y trouvent. Il pourchasse aussi les autres merles mâles qui entrent dans son domaine. Les experts croient que ses chants répétés ne servent pas qu’à faire connaître ses revendications territoriales, mais également à attirer des compagnes potentielles. Lorsqu’une femelle convenable arrive, il s’accouple avec elle, puis celle-ci commence la construction d’un nid solide à partir de boue, de brindilles, d’herbe et de petites racines. Cette nouvelle maison est bâtie avec soin sur une branche en haut d’un arbre ou sur une surface plane. Lors de la construction, la femelle tourne au centre du nid, encore et encore, en poussant la matière jusqu’à ce qu’elle ait la forme parfaitement ronde d’un bol. C’est elle qui récolte les matériaux, les transporte et les assemble, bien que le mâle l’aide parfois. Les merles, comme les gens, ont des personnalités variées.

Quand le nid est prêt, la femelle pond un œuf bleu ciel par jour, pendant trois à cinq jours. Ensuite, elle les couve contre son corps chaud pour les garder au sec, à une température constante et en sécurité. Ces paramètres favorisent le déclenchement d’une série incroyablement complexe de réactions chimiques dans l’œuf, qui permettront le développement des petits merleaux. La mère retourne les œufs plusieurs fois par jour pour empêcher le sac vitellin, l’enveloppe du jaune, de coller à la membrane coquillière interne, soit la fine couche à l’intérieur de la coquille. Dans la journée, elle part chercher de la nourriture chaque heure pendant cinq à dix minutes; le reste du temps, elle demeure au nid pour réchauffer et protéger les œufs. Elle garde cet horaire pendant environ deux semaines, durant lesquelles le mâle se tient près du nid pour l’aider à en préserver la sécurité.

Enfin, les merleaux commencent à donner de petits coups à l’intérieur de la coquille. Au prix de grands efforts, ils brisent leur abri de carbonate de calcium et culbutent au fond du nid. Ils arrivent à peine à lever la tête, ils ne peuvent pas marcher, ils sont aveugles et leur peau d’un rose bleuté n’est pas encore couverte de plumes. À partir de ce moment, le père des petits s’occupe de chercher la nourriture et de la rapporter aux nouveau-nés affamés. Durant plusieurs jours, la femelle reste au nid pour garder ses oisillons au chaud et les protéger jusqu’à ce qu’ils soient suffisamment matures pour que leur corps régule lui-même sa température à environ 40 degrés Celsius. Après cela, les merleaux ouvrent enfin les yeux pour voir, et de petites plumes se mettent à pousser. La mère peut alors quitter le nid pour des périodes plus longues. Les parents continuent d’apporter la nourriture aux petits, d’assurer leur sécurité et ils s’appliquent à se débarrasser des sacs fécaux dans le but de garder les merleaux propres.

Dans son excellent livre, Secrets of the Nest, Joan Dunning décrit l’appétit insatiable des oisillons : durant les deux semaines qui suivent son éclosion, chacune de ces minuscules créatures dévore un total de 1,36 kilogramme de nourriture, soit l’équivalent d’un ver de terre de 4,27 mètres par jourii. Les plumes des merleaux continuent de pousser, y compris les pennes, qui servent à voler. Les petits deviennent de plus en plus capables de maintenir leur température corporelle et de coordonner leurs muscles. Après quelque 14 jours, les jeunes merles peuvent quitter le nid, mais il leur faudra encore plusieurs jours à se cacher au sol et dans les arbustes avant d’être capables de voler.

À partir de ce moment-là, le mâle prend la relève pour la plus grande part des soins, et la femelle se prépare pour la prochaine couvée. Lorsque les jeunes ont quitté le nid et qu’ils sont en mesure de voler, ils suivent leur père et apprennent ainsi à trouver la nourriture dont ils ont besoin, à produire des chants variés et à éviter les dangers tels que les chats et les faucons. Le merle mâle présente à ses petits le groupe de merles adultes qui ont été ses compagnons de nuit pendant la saison de nidification. Après un temps, le père retourne aider sa compagne, pendant la journée, à prendre soin de la deuxième couvée de merleaux. Lorsque ceux-ci ont à leur tour quitté le nid, toute la famille rejoint la grande volée. Cette assemblée aux mille yeux attentifs reste ensemble afin d’éviter le danger lorsqu’elle cherche de la nourriture, se repose et même lorsqu’elle migre vers le sud une fois l’automne arrivé. Au printemps, les merles fondent de nouvelles familles, en général tout près de l’endroit où ils ont vécu l’année précédente.

(Fin de l’encadré)

[i] Emily Dickinson, Un Oiseau, avança dans l’Allée, https://arbrealettres.wordpress.com/2015/09/15/un-oiseau-avanca-dans-l’allee-emily-dickinson/

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Edith Pucci Couchman enseigne les arts visuels et les sciences de l’environnement dans le sud du New Hampshire depuis plus de 25 ans. En 2014, elle a été nommée enseignante de l’année par le Hillsborough County Conservation District. Madame Couchman enseigne un programme intégré d’arts visuels, de jardinage et de sciences de l’environnement à l’école Infant Jesus à Nashua; elle donne aussi des cours d’été à la Beaver Brook Association à Hollis, au New Hampshire.

Caroline Beaulieu est finissante au baccalauréat en traduction professionnelle de l’Université de Sherbrooke. Elle est aussi titulaire d’un baccalauréat interdisciplinaire en arts de l’Université du Québec à Chicoutimi. Elle s’intéresse à la traduction dans le milieu de l’audiovisuel, des arts et des sciences humaines.

Ce qui précède est une traduction de « An Intergenerational Care Game » qui a été publié en Green Teacher 111, Automne 2016.

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